lundi 23 juillet 2007

Une provocation (Le Pouvoir des mots de Judith Butler)


En collaboration avec Charlotte Nordmann
Avant-propos des traducteurs in Judith Butler Le Pouvoir des mots, Politique du performatif, Editions Amsterdam, Paris, 2004, trad. de Charlotte Nordmann, avec la collaboration de Jérôme Vidal.


Comment traduire Judith Butler ? Comment rejouer sa « provocation » (excitable speech) en français ? Comment traduire sa langue étrangement familière ? Et d'abord quelle est cette pulsion, cette incitation (excitable speech, encore) qui nous a poussés, contraints, à traduire ce livre ?

Au commencement (imaginaire ?), il y a ce besoin d'air frais, ce besoin de dépaysement, au moment où ici, en France, nous apercevons peut-être la sortie du tunnel dans lequel nous sommes entrés à l'aube des années quatre-vingt, à l'heure de tous les reniements, à l'heure, peut-être aussi, où certaines de nos illusions habilitantes [enabling] avaient épuisé leur puissance d'agir [agency]. Il ne faut pas cesser de vouloir – autrement dit d'exiger de nous-mêmes – la fin de ce grand backlash théorique et politique, de la réaction conservatrice dont la France a été le théâtre ces dernières années. L'œuvre de Judith Butler est assurément une des ressources que nous pouvons mobiliser à cette fin. Sa rigueur, son énergie, sa vulnérabilité aussi, nous devons nous les approprier, nous devons les déplacer, les rejouer ici, sur une nouvelle scène, dans un autre contexte, en France.

Mais le contexte français est-il si différent ? Les mots du pouvoir brulent, les mots du pouvoir tuent, ici comme aux États-Unis. Les discours racistes, sexistes et homophobes ne sont pas, ici comme aux États-Unis, sans effets. Qui a tenu la comptabilité morbide de tous les Rodney King que des policiers ont jugé bon d'abattre, de battre à mort, ici, en France, parce qu'ils avaient le tort de circuler dans une voiture volée, parce qu'ils avaient le tort de se trouver, menottés, dans un commissariat, aux mains de policiers racistes, après une interpellation musclée ? Qui dira le nombre de femmes humiliées, battues, violées ? Combien de pédés et de gouines ont été insultés parce qu'ils osaient marcher main dans la main, parce qu'ils osaient s'embrasser dans la rue ? Combien ont été injuriés, brutalisés, brulés vifs ? Nous avons traduit Excitable Speech, nous avons écrit Le pouvoir des mots, parce que Sébastien Nouchet a été brulé vif 1, parce que Mourad Belmokhtar a été assassiné par des gendarmes 2. Parce que nous ne voulons pas haïr leurs agresseurs. Parce que nous voulons transformer notre indignation et notre douleur en puissance d'agir. Cela, nulle « loi Gayssot », nulle pénalisation des propos homophobes, racistes ou sexistes, ne pourra le faire pour nous.

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Le pouvoir des mots est une intervention théorique, polémique, politique. Mais c'est aussi un récit, le récit le plus intime qui puisse être, celui de notre venue à l'être dans le langage. De te fabula narratur. Nous sommes ce que nous sommes parce que nous avons été constitués comme sujets dans le langage et par le langage. Nous n'avions rien demandé. D'ailleurs, « nous » n'étions pas avant cette scène primitive, celle de notre interpellation par l'Autre dans le langage. Une vieille histoire. Répétée, continuée, recommencée pour chacun d'entre nous, à tout moment de nos vies. Nous avons été nommés, désignés, identifiés, dès avant notre naissance – et très vite aussi, nous avons été insultés, injuriés, blessés par des mots. Que faire ? Comment faire avec les mots que nous n'avons pas choisis, qui nous constituent et dont nous usons, les mots dont on use pour s'adresser à nous, les mots qui parfois, souvent, nous heurtent ? C'est à cette question que Judith Butler s'efforce d'apporter des éléments de réponse.

Il faut résister, affirme-t-elle avec vigueur, à la tentation d'instaurer une police du langage, de confier à l'état le soin de policer le langage, de définir les limites du dicible et de l'indicible. Là où certains voudraient recourir à la censure d'état, pour conjurer le pouvoir des mots, pour neutraliser leur violence, Judith Butler affirme une foi inébranlable dans le pouvoir des mots, dans notre pouvoir de détourner la force et la violence des mots du pouvoir, de les retourner pour maximiser notre puissance d'agir. Au travers de l'analyse de cas concrets, elle s'efforce d'établir l'ambivalence de la violence verbale, du hate speech, des discours homophobes, sexistes ou racistes : s'ils peuvent briser les personnes auxquelles ils sont adressés, ils peuvent aussi être retournés et ouvrir l'espace d'une lutte politique et d'une subversion des identités assignées.

L'histoire des discours, l'histoire des actes de discours est nécessairement ouverte. Toute entreprise de clôture de cette histoire est vouée à l'échec. Il n'est pas, il ne peut y avoir de « maitres » du langage, de « législateurs » suprêmes de la langue. Nous ne sommes pas souverains. L'état n'est pas, n'est plus souverain. Le pouvoir est diffus. Le pouvoir des mots nous échappe : les mots ont un passé et un avenir qui défient tout effort pour les saisir, les figer irrémédiablement. Nous sommes voués à la répétition ; mais si la nature même du langage interdit d'imaginer sa clôture, nous sommes responsables de sa répétition. Sa répétition n'est pas nécessairement la répétition du même. Nous pouvons introduire dans le discours un clinamen, une déviation ; nous pouvons faire dévier la trajectoire injurieuse des mots : l'histoire de la subversion de mots comme « gay » ou « queer » en témoigne.

Ces analyses n'ont rien d'« abstrait ». Que les contextes de nos énoncés, et notamment des énoncés injurieux, ne sont pas fermés sur eux-mêmes, mais ouverts et changeants, les censeurs en apportent eux-mêmes la preuve matérielle. Ils ne peuvent pas ne pas citer les discours de haine. Quand, dans une cour de justice, un juge ou un avocat affirme que tel ou tel mot est nécessairement injurieux, quel que soit le contexte de son énonciation, il prend le risque de le réactiver, mais prouve aussi à son insu, en citant ce mot, que celui-ci peut être rejoué et resignifié dans des contextes inédits.

Ces analyses n'ont rien de « théorique ». Non seulement parce qu'elles s'appuient sur l'étude de cas concrets (notamment de procès), mais parce que ce qui est en jeu, c'est la possibilité même d'une politique progressiste, d'une politique d'émancipation, de l'extension de notre compréhension de ce qu'« universel » veut dire. Les arguments en faveur d'une régulation étatique des discours menacent d'être retournés contre leurs auteurs, et le sont effectivement. C'est au nom de la conception de la performativité des discours à l'œuvre dans l'argumentation des partisans d'une police étatique du langage que l'on s'en prend aujourd'hui à ce qui fait le fond même de la pratique politique des mouvements gay et lesbien. C'est en s'appuyant sur les arguments que déploie, entre autres, Catharine MacKinnon pour défendre l'interdiction des représentations pornographiques (arguments auxquels font écho les prises de position de nombreuses féministes françaises), que des juges aujourd'hui s'en prennent aux expressions les plus caractéristiques de la politique gay et lesbienne. Judith Butler rappelle ainsi qu'au centre de celle-ci « se trouvent nombre d'« actes de discours » qui peuvent être et ont effectivement été considérés comme des conduites offensantes et injurieuses : représentation de soi impudique, comme dans l'œuvre du photographe Mapplethorpe ; déclaration publique par des homosexuels de leur homosexualité, comme dans la pratique du coming out ; et éducation sexuelle explicite, comme dans l'éducation sur le sida. »

Du reste, en France, la loi du 1er juillet 1972 et ses additifs, qui pénalisent les propos racistes, n'ont nullement empêché trois premiers ministres de parler de « personnes étrangères à la réalité sociale de la France manipulées par des ayatollahs » à propos d'ouvriers en grève, et d'affirmer que « Le Pen pose les vrais problèmes » ou que « la France ne peut accueillir toute la misère du monde » – autant d'énoncés dont le caractère raciste, dans le contexte de leur énonciation, est difficilement contestable.

L'invocation de l'« universel » comme principe pratique de contrôle et de limitation de nos efforts pour réguler les discours de haine, invocation d'inspiration habermassienne, ne peut constituer une réponse satisfaisante au problème soulevé, et cela pour une simple et bonne raison : l'histoire de l'universel est elle-même ouverte, les formulations existantes de l'universel ne sont que provisoires, sa signification et sa définition sont l'objet de litiges. Il n'est donc pas possible de déclarer que c'est en tant qu'ils portent atteinte à l'universel que nous devons et pouvons censurer les discours de haine. Comment ne pas voir que les critiques, au nom de l'universel, de l'universel existant risquent de tomber sous les coups de cette même loi ? « Affirmer que l'universel n'a pas encore été formulé, c'est insister sur le fait que ce « pas encore » est propre à la compréhension de l'universel lui-même : ce qui reste « irréalisé » dans l'universel constitue son essence. L'universel ne peut commencer à être formulé qu'à travers les défis lancés à sa formulation existante, et ce défi vient de ceux qui ne sont pas inclus en lui, qui n'ont aucun titre à occuper la place du sujet, mais qui, malgré cela, exigent que l'universel comme tel les inclue. Les exclus constituent en ce sens la limite contingente de l'universalisation. Et « l'universel », loin d'être proportionné à sa formulation conventionnelle, émerge comme un idéal postulé, ouvert et sans limites, qui n'est adéquatement exprimé par aucun ensemble de conventions juridiques données. » Ceux et celles qui luttaient hier et qui luttent aujourd'hui encore pour un suffrage vraiment universel, ceux aussi qui se battent, au nom de l'égalité, pour le droit au mariage des couples homosexuels le savent bien. Il ne s'agit pas d'affirmer que l'universalisme proclamé de l'état et de ses institutions n'est qu'un voile jeté sur des rapports de domination ; il est difficilement contestable que cet universalisme a des effets émancipateurs réels ; reste qu'il est aussi le support de formes de normalisation et d'exclusion qu'il n'est pas illégitime de mettre en question – au nom de l'universel à venir.

Nous sommes donc de ceux qui pensent que la censure légale est un leurre, l'une des pires armes qui soient contre les opinions criminelles, une arme que l'on retournera contre nous. Il ne s'agit pas d'affirmer que les actes de discours qui, indiscutablement, ont pour conséquence de, littéralement, blesser ou tuer ne doivent pas être poursuivis. Pour cela, le dispositif législatif existant nous offre déjà les instruments nécessaires. Il s'agit d'opposer à la police des discours que d'aucuns appellent de leurs vœux, une politique de la langue et des institutions dont la politique des gays et des lesbiennes est sans doute aujourd'hui la plus éclatante des illustrations, politique dont l'efficacité, la productivité, la performativité est incontestable. Pour ce qui est de l'homophobie, de la lutte contre l'hétérosexisme, nous refusons la tentation du recours à une loi réprimant les propos homophobes ; nous préférons de loin la perspective, particulièrement inventive, et assurément plus féconde, choisie par les initiateurs (Daniel Borillo et Didier éribon) du « manifeste pour l'égalité des droits » 3 : c'est, au nom de l'égalité, à l'appareil d'état homophobe qu'il faut s'en prendre, à ce qui dans l'universel existant dénie l'universel.

Le présupposé et l'effet des discours des partisans de la censure d'état, c'est la focalisation de la critique des actes de discours et des conduites homophobes, racistes et sexistes sur des individus, présentés comme coupables et responsables de ces actes et de ces conduites. Si ces individus sont bien responsables de la répétition qu'ils opèrent des énoncés homophobes, racistes ou sexistes, énoncés qui concentrent ou cristallisent l'histoire des institutions et des énoncés homophobes, sexistes ou racistes, ils ne peuvent être considérés comme les initiateurs de ces discours qu'ils répètent ; au moment où ils les énoncent, ils sont plus parlés et agis qu'ils ne parlent ou agissent. Les partisans de la censure d'état réactivent ainsi la représentation d'individus-sujets souverains, absolument maitres et responsables de leurs discours et de leurs actes, représentation imaginaire qui, sans doute, a ceci de rassurant qu'elle permet de localiser, d'identifier un lieu du pouvoir et de la violence, mais qui a ceci de pernicieux qu'elle évacue la question de la diffusion du pouvoir et du caractère institutionnel ou structurel de la violence. La violence du discours de haine ne se soutient que d'être adossée à un réseau de pratiques et d'institutions et à une histoire. Faire des discours homophobes, racistes et sexistes une affaire de personne, isoler ces discours, c'est jeter un voile sur leur caractère institutionnel, c'est faire l'impasse sur ce qui communique sa force à ces discours ; c'est prendre le risque de leur perpétuation. À la moralisation et à la censure, il faut opposer une éthique et une politique.

Il faut renoncer au fantasme d'un monde policé, où toute violence serait toujours déjà neutralisée, où tout conflit serait d'avance désamorcé par des procédures de concertation, d'où tout dissensus serait exclu ou refoulé. Un monde apolitique. Il faut assurément travailler à réduire le niveau de la violence sociale. Mais ce travail présuppose justement que nous prenions acte de ce que nous ne sommes pas maitres du langage et de l'histoire, de ce que l'histoire est ouverte. Mais ce travail présuppose que nous prenions acte que l'état ou les individus ne sont pas le lieu d'un pouvoir souverain.

Contre ce fantasme d'un monde bien policé, contre le fantasme de la fin de l'histoire, Judith Butler réactive la critique que l'on peut dire foucaldienne ou même spinoziste de la souveraineté 4. Nous ne sommes pas souverains. Mais nous ne sommes pas non plus condamnés à la répétition et à la perpétuation de la domination ou de l'aliénation. Le pouvoir des mots ne nous fige pas. Nous pouvons le faire dérailler. Si nous sommes vulnérables, irréductiblement vulnérables, notre vulnérabilité est aussi la condition de possibilité de la maximisation de notre puissance d'agir, de notre empowerment. À l'éthique spinoziste, dont on ne dira jamais assez qu'elle est aussi nécessairement une politique (il n'y a de processus d'émancipation que collectif), Judith Butler ajoute une théorie de la puissance d'agir du langage, de la puissance d'agir que nous, êtres de langage, pouvons démultiplier dans le langage et par lui. Parce que l'histoire du langage est ouverte, parce qu'il y a une historicité du langage, parce que nous pouvons rejouer le langage qui se joue de nous.

Le fait que les actes de discours sont toujours aussi des actes du corps, qu'ils sont des actes du corps de ceux qui parlent, mais qu'ils agissent aussi sur le corps de leurs destinataires, est ici essentiel. C'est parce que le corps est impliqué dans ce que nous disons, que le corps dit toujours plus et autre chose que ce que nous voulons dire, que nous ne sommes pas maitres de ce que nous disons. Du fait de cet hiatus, le discours de haine peut produire des effets inattendus, différents de ceux qu'il visait. Si, en tant que corps, nous sommes vulnérables, notre vulnérabilité peut aussi être l'instrument d'une incitation, d'une provocation à agir et à réagir ; au lieu de nous paralyser, le discours de haine est alors la source d'une puissance d'agir renouvelée. L'histoire de Rosa Parks est exemplaire à cet égard. Un jour de 1955, Rosa Parks, une couturière afro-américaine, rentre chez elle, en bus, après une journée de travail ; elle décide alors, en un acte « insensé », qui met en jeu son corps, de ne pas céder sa place à un Blanc, comme les lois ségrégationnistes de la ville de Montgomery, où elle habite, l'y obligent. Elle est arrêtée. Son ami E. D. Nixon, dirigeant de longue date du mouvement des droits civiques, organise alors le boycott du service de bus de la ville. Le jeune prêtre choisi pour diriger le boycott se nomme Martin Luther King Jr. Le boycott, soutenu par toute la population afro-américaine de Montgomery, durera des semaines. Près d'un an après l'arrestation de Rosa Parks, le 13 novembre 1956, la Cour suprême des États-Unis annule sa condamnation et juge les lois ségrégationnistes de Montgomery inconstitutionnelles.

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L'un des objectifs de cette préface, on l'aura compris, est d'éviter que la traduction, la translation de Judith Butler en France, soit l'occasion de sa sanctification et de sa neutralisation. Un texte comme Excitable Speech recèle une énergie critique et polémique qui, indubitablement, le prémunit en partie contre ce risque. Mais la célébration est bien souvent un éteignoir des plus efficaces. Si l'on n'y prenait garde, Judith Butler pourrait bien devenir le supplément d'âme exotique, la pincée de poivre critique, dont certains voudraient relever leur vacuité théorique et politique. On a par exemple soutenu que, avec la traduction de Judith Butler, la distinction entre genre et sexe faisait son entrée, par la grande porte, dans le paysage théorique français, distinction qui aurait, à de rares exceptions près, été ignorée jusque-là : cette affirmation revient à biffer d'un trait de plume les débats qui ont lieu depuis des années dans les cercles féministes, et augure mal de la réception de l'œuvre de Judith Butler. L'intérêt de Judith Butler n'est pas d'avoir élaboré cette distinction, il est bien au contraire d'en avoir produit une des mises en question, une des critiques les plus originales, les plus intéressantes.

Bien sûr, il est probable qu'aucun texte ne peut échapper au risque de sa canonisation lénifiante et, du reste, une telle canonisation n'empêche pas nécessairement des réappropriations critiques et fécondes. Notre souhait le plus cher est que la publicité dont bénéficient depuis peu en France les écrits de Judith Butler soit l'occasion de semblables réappropriations, mais aussi d'une discussion et d'une critique des thèses qu'elle a élaborées de livre en livre, d'une mise à jour de ce qu'il peut y avoir de problématique dans des livres comme Le pouvoir des mots ou Gender Trouble 5. Il n'y aurait sans doute pas de pire injure à faire à Judith Butler que de ne pas répondre avec rigueur à la provocation à penser que constitue son travail.

Il faut dire et redire que les travaux de Judith Butler ne sont pas une « affaire américaine », la scène théorique d'un petit théâtre où des personnages curieux comme Anita Hill, Clarence Thomas, William Clinton, Rodney King, Catharine MacKinnon et quelques drag-queens donneraient au dramaturge l'occasion de proférer des mots amusants et quelque peu exotiques comme « queer » et « performance ». Il faut, pour ainsi dire, déterritorialiser Butler. La traduire. Montrer que les questions qu'elle pose sont des questions qui, de fait, peut-être même malgré elle, nous sont adressées. Les débats récents sur la parité, le harcèlement (notamment l'affaire Bertaux/Le Bras) 6, la pornographie, les violences sexuelles, la prostitution, le foulard islamique, le mariage des couples homosexuels, l'homophobie, ce qu'Éric Fassin appelle « la politisation des questions sexuelles » 7, constituent autant de sites à partir desquels lire Judith Butler, autant de sites où mobiliser les outils théoriques et les questions qu'elle a mis à notre disposition. Ces débats exigent en un sens que nous les reprenions, les reformulions à l'aide de livres comme La vie psychique du pouvoir 8, Le pouvoir des mots et Gender Trouble.

Pour cela, il fallait commencer par traduire Butler, la faire passer d'une langue à l'autre. Ce qui n'est pas une mince affaire. Dans le cours de notre travail, avouons-le, nous avons plus d'une fois maudit l'auteur de Gender Trouble. Les torsions auxquelles elle soumet la langue anglaise, les glissements qu'elle impose aux termes qui composent son lexique ne peuvent être restitués en français qu'avec difficulté. Cette difficulté est accrue, paradoxalement, par la proximité, à maints égards, avec la langue française. La langue de Butler reste une langue théorique, une langue universitaire – et l'anglais scolastique est avant tout, comme le français, une langue dérivée du latin. La plupart des concepts-clés dont Judith Butler fait usage dans Le pouvoir des mots trouvent leurs quasi-équivalents en français : injury, vulnerability, performance, offensive, conduct, address, agency, action, act, figure, regulate, interpellation, forclusion… L'anglais de Judith Butler n'est donc pas tout à fait une langue étrangère. D'autant plus que beaucoup de ses références théoriques sont françaises. Citons seulement ici les noms de Louis Althusser, Étienne Balibar, Pierre Bourdieu, Jacques Derrida, Michel Foucault, Jacques Lacan (autant d'auteurs que, pour ainsi dire, avec une grande liberté, elle frotte les uns contre les autres, ce qui étonnera peut-être les lecteurs français, de façon à parvenir à formuler, en jouant les forces et les faiblesses des uns contre les autres, ce qu'elle cherche à énoncer). Mais cette proximité ne saurait masquer l'« étrangeté » de l'univers de Judith Butler, univers dans lequel des termes aussi simples en apparence que hate speech, empowerment ou agency sont monnaie courante – termes qui n'ont pourtant pas d'équivalents en français…

Nous nous sommes efforcés de ne pas contourner la difficulté, mais au contraire de nous appuyer sur elle, de nous appuyer sur l'étrange familiarité de la langue de Judith Butler. Nous nous sommes employés à reproduire aussi efficacement que possible la poétique propre de cette langue. Ce qui impliquait de forcer à son tour un peu la langue française, de bousculer les usages – et de ne pas gommer entièrement le travail de la traduction. Gageons que cette stratégie, loin d'obscurcir le texte, restituera un tant soit peu son agency et facilitera son accès aux lecteurs francophones.


1 Sébastien Nouchet a été brulé vif dans son jardin le 16 janvier 2004, à Nœux-les-Mines (59), par des agresseurs homophobes.
2 Pour plus d'information sur les circonstances de la mort de Mourad Belmokhtar, consulter le site du Mouvement de l'Immigration et des Banlieues (MIB) :
http://mib.ouvaton.org
3 Pour consulter et signer ce manifeste :
http://www.petitiononline.com/egalite/petition.html
Revendiquer le droit au mariage des couples de même sexe, c'est travailler à subvertir radicalement une institution homophobe, tout comme l'extension du suffrage « universel », en conférant le droit de vote aux habitants de ce pays qui en sont privés, transformerait profondément le sens de celui-ci.
4 On trouvera une confrontation très suggestive des opérations théoriques de Spinoza et de Foucault dans l'article de Pierre Macherey « Pour une histoire naturelle des normes » (dans Michel Foucault philosophe, ouvrage collectif, Paris, Éditions du Seuil, 1988).
5 Judith Butler, Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity, New York, Routledge, 1990.
6 Lire sur ce point l'analyse comparée des discours et des dispositifs législatifs sur le harcèlement en France et aux États-Unis par Abigail C. Saguy : What Is Sexual Harassment? From Capitol Hill to the Sorbonne, Berkeley, University of California Press, 2003.
7 Clarisse Fabre, Éric Fassin, Liberté, égalité, sexualités, Actualité politique des questions sexuelles, Paris, Belfond, 2003.
8 Judith Butler, La vie psychique du pouvoir, L'assujettissement en théories (traduction française de The Psychic Life of Power. Theories in Subjection, par Brice Matthieussent), Paris, Léo Scheer, collection Non & Non, 2003. De Judith Butler, on pourra lire aussi en français La parenté entre la vie et la mort (traduction française de Antigone's Claim: Kinship Between Life and Death par Guy Le Gaufey), Paris, EPEL, 2003.

Le désir de lire et penser ensemble


Lignes, n° 20, mai 2006, "Situation de l'édition et de la librairie"


Depuis quelques temps, des voix, qui commencent heureusement à se faire entendre, s'élèvent pour mettre en garde l'opinion contre les transformations actuelles du monde du livre et les menaces qui pèsent sur l'édition indépendante. Cette prise de conscience collective est salutaire, mais elle ne va pas sans certaines ambiguïtés et certains points aveugles qu'il faudrait s'efforcer de repérer. C'est à cet effort que le présent article voudrait modestement collaborer. Nous proposerons donc ici à la discussion quelques remarques et quelques pistes pour la réflexion et l'action, sous la forme d'un essai, qui en tant que tel appelle la critique et des réélaborations ultérieures. Notre hypothèse de travail est que les analyses généralement proposées des évolutions en cours se focalisent à tort, de façon exclusive, sur les phénomènes de concentration, qu’elles tendent à dramatiser à l’excès la description qu’elles proposent de la situation, et qu’en conséquence elles négligent d’autres aspects et d’autres facteurs, non moins importants, qui ne relèvent pas du seul domaine de l’économie de l’édition, mais qui pourtant ont un impact essentiel sur celle-ci. C’est à notre avis une question plus générale qu’il convient de poser pour penser le problème spécifique de l’édition dans toute son ampleur, celle du devenir actuel de notre désir de démocratie, autrement dit de notre désir de penser, de lire et d’agir ensemble pour que soient possibles d'autres modes d'existence individuels et collectifs.

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Quand on rencontre un éditeur indépendant et que l’on discute avec lui du présent et de l'avenir de l'édition, il y a de bonnes chances pour qu’il tienne un discours assez similaire à celui-ci :

« Depuis quelques dizaines d’années, le visage de l’édition en France s’est profondément modifié. La concentration éditoriale, le rachat de grandes maisons d’édition par des groupes industriels à la recherche d’une rentabilité maximale à court terme, a conduit nombre d’éditeurs à considérer le livre non plus comme un outil d’émancipation au service des idées et des hommes, mais comme un produit. Or le livre est un des vecteurs les plus importants de l’expression des idées, et en cela est indispensable à la bonne santé démocratique d’un pays. Ces processus à l’œuvre en France se retrouvent à l’étranger, par exemple aux États-Unis et en Angleterre, où on en est arrivé à une « édition sans éditeur ». Le sentiment d’effectuer un choix libre et personnel ­– acheter tel ou tel livre ­– devient alors bien souvent une illusion (on choisit un livre parce que les médias en ont parlé, parce qu’il est présent en librairie). Ainsi, si le nombre de titres publiés ne cesse d’augmenter, le choix réel du lecteur diminue et nombre d’acteurs de la chaîne du livre en sont réduits à une économie de misère.

« Parallèlement à ces phénomènes, qui induisent une uniformisation de l’offre et sont rendus possibles par la collusion avec les médias et le contrôle de la diffusion, on constate depuis des années l’émergence d’une édition « autre » ­– qu’on l’appelle petite édition ou édition indépendante ­–, animée par des « éditeurs-résistants » et constituant un marché parallèle qui prend de multiples formes mais se caractérise par la priorité donnée à la création et une grande vitalité. » (Adapté d'un document produit par l'association « Les p'tits papiers ».)


Ce discours, dans sa dimension descriptive, est, pour l'essentiel, difficilement discutable : il y a bien actuellement, pour reprendre l'expression de Janine et Greg Brémond (L'édition sous influence, Paris, Liris, 2002), constitution dans l'édition et dans les médias d'un « oligopole en réseau » que commande non une logique de la rentabilité mais une logique du profit maximal, logique à court terme qui, d'une part, entraîne l'accroissement numérique d'une production de livres appauvrie, et, d'autre part, favorise des relations de connivence entre la critique journalistique et les éditeurs ; il est de plus vrai qu'un processus similaire s'est mis en place dans le monde anglo-américain il y a longtemps déjà et qu'il est en conséquence plus avancé. De ces évolutions particulièrement inquiétantes, Janine et Greg Brémond, mais aussi André Schiffrin (L'édition sans éditeurs, Paris, La Fabrique, 1999, et Le Contrôle de la parole, Paris, La Fabrique, 2005) offrent un tableau saisissant.

Il importe de prendre la mesure du phénomène, d'alerter l'opinion (notamment les politiques, les intellectuels et les chercheurs, lesquels, quand ils ne s'en accommodent pas, semblent majoritairement ne pas bien évaluer les conséquences dramatiques que pourraient avoir à long terme ces évolutions pour la vie intellectuelle et la culture démocratique) et de travailler collectivement à la défense et au développement de l'édition indépendante. De ce point de vue, on ne peut que souscrire aux propositions avancées par les auteurs susmentionnés : limitation stricte, par la loi, de la concentration, portant non seulement sur le contrôle des marchés de l'édition, mais aussi sur la diffusion et la distribution ; renforcement des dispositifs législatifs de limitation de la concentration dans les médias ; création d'un statut de maison d'édition à but non lucratif ou à bénéfice limité ; redéfinition de l'aide publique, aujourd'hui particulièrement favorable aux majors de l'édition ; financement public de fondations destinées à favoriser la création de médias indépendants et à garantir l'indépendance de certaines entreprises d'édition et de diffusion, et de certains médias ; allégement des charges fiscales des librairies indépendantes et mise en place de dispositifs permettant de préserver ces librairies des pressions exercées par les grands diffuseurs. On pourra proposer en outre de définir le cadre d'un partage plus équitable du produit de la vente des livres entre éditeurs, distributeurs, diffuseurs et libraires, ou encore d'assurer la mise en place d'une véritable politique du livre et de la lecture dans l'enseignement secondaire et universitaire, politique qui s'opposerait à l’utilisation du manuel comme support privilégié de l’enseignement.

Il importe au plus haut point que les éditeurs indépendants, et tous ceux que l'avenir du livre préoccupe, s'associent et se donnent les moyens d'informer le public des menaces qui pèsent sur l'édition et d’amener les organisations politiques, du moins celles d'entre elles qui sont le plus susceptibles de le faire, à mettre en œuvre ces dispositions.

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Mais si l'avenir de l'édition, au regard des évolutions évoquées ci-dessus, peut sembler particulièrement sombre, notamment en raisons des graves problèmes de diffusion auxquels sont confrontés les indépendants, il est aussi important de bien voir les opportunités qu'offre à la petite édition la période actuelle. Aujourd'hui, créer une maison d'édition exige des compétences et des moyens relativement accessibles : sur le plan matériel et financier, quatre ou cinq mille euros, un ordinateur, quelques logiciels, beaucoup de temps et quelques bons « tuyaux » suffisent pour des débuts modestes. Reste bien sûr à trouver un diffuseur satisfaisant (dont les représentants visitent un nombre significatif de librairies), ce qui n'est certes pas une mince affaire ; un projet éditorial sérieux et ambitieux aura cependant quelques chances de convaincre des diffuseurs comme les Belles Lettres ou Harmonia Mundi. Dans ces conditions, un indépendant ayant acquis un certain professionnalisme pourra offrir à ses auteurs, du moins s'agissant de livres de sciences sociales ou d'essais critiques – qui n'atteignent que rarement des tirages très élevés –, une diffusion, mais aussi dans certains cas une visibilité médiatique, au moins équivalentes à ce que pourraient leur offrir les majors. Le travail éditorial et le suivi des livres que pourra fournir un éditeur indépendant auront de plus toutes les chances d'être plus sérieux. Le seul bénéfice comparatif que pourra retirer un auteur publié par l'une des maisons d'édition appartenant à l'oligopole est un bénéfice symbolique, celui attaché aux noms de maisons d’édition qui avaient naguère des politiques éditoriales – et des politiques de traduction – plus ambitieuses ; mais cet avantage des majors est voué à disparaître petit à petit si elles maintiennent la logique de maximalisation des profits à court terme qui est la leur. Les auteurs qui ne peuvent espérer obtenir les à-valoir mirobolants qu'offrent parfois les maisons oligopolistiques (à-valoir qu'elles peinent d'ailleurs souvent à « récupérer ») auront tout intérêt à travailler avec des petites ou moyennes structures éditoriales indépendantes, véritablement soucieuses de leur travail, capable d'en mesurer la valeur et les enjeux, et d'en assurer dans de bonnes conditions la circulation, et qui n'exigeront pas qu'un livre soit « formaté », transformé en « manuel », réduit et éventuellement privé de son apparat critique ; ces auteurs pourront même profiter du prestige que certaines d'entre elles accumulent lentement mais sûrement. Du reste, être publié par un éditeur « critique » peut d'ores et déjà être source de profits symboliques – en plus de constituer un choix politique. L'exemple d'une maison d'édition comme Agone est de ce point de vue significatif : plusieurs personnalités du monde universitaire, appartenant il est vrai à des cercles bien déterminés, n'hésitent pas à travailler de manière privilégiée avec l'éditeur marseillais. Pour l'avenir de l'édition, pour l'avenir de la recherche, éditeurs indépendants et chercheurs ont tout intérêt à nouer une alliance durable. Il est à souhaiter que de nombreux auteurs se montreront préoccupés par le maintien à long terme de conditions favorables au développement et à la diffusion de la recherche et de la pensée critique, et choisiront de favoriser l'émergence d'un espace éditorial indépendant, exigeant et légitime.

Le fait est que les majors semblent à certains égards avoir entrepris de scier la branche sur laquelle elles sont assises. La preuve en est, comme le rappelle André Schiffrin dans son dernier livre, que les retours sur investissement escomptés par les nouveaux barons de l'édition sans éditeurs tardent à venir. L'appréciation des chances de succès d'un livre comporte une telle marge d'incertitude que celui qui prétendrait déterminer à coup sûr celles-ci risque fort de voir ses espoirs déçus ; il est bien entendu possible de « créer » des best-sellers, mais leur nombre ne peut, pour ainsi dire par définition, qu'être limité ; la seule échappatoire pour les majors est, en renonçant à la fonction de sélection qui définit notamment le travail de l'éditeur, d'inonder le marché avec des livres médiocres à faible ou moyen tirage, mais cette stratégie a des limites évidentes. Ainsi, la logique économique des majors tend non seulement à l'appauvrissement de la production éditoriale, mais elle ne permet de surcroît pas même de parvenir à la rentabilité rêvée par les nouveaux chantres du profit qui peuplent aujourd'hui les bureaux de maisons portées autrefois par d'autres logiques : les exemples de « gamelles » prisent par des éditeurs persuadés de pouvoir « faire » le succès d'un livre, ou encore de livres refusés par plusieurs grandes maisons d'édition en raison de leur caractère prétendument invendable et qui pour finir se vendent de façon honorable, voire très honorable, ne manquent pas ; c'est que les maîtres de l'édition fraîchement convertis à la recherche du profit maximum ont tendance à projeter sur les lecteurs leur propre insuffisance. Il est d'ailleurs probable que les majors ne parviendront pas à inverser facilement, quand même elles le souhaiteraient, la logique dans laquelle elles se sont enferrées : nombre d'éditeurs de talent qui travaillaient pour elles ont dû démissionner ou prendre leur retraite ; la combinaison formée par l'étroitesse intellectuelle de beaucoup des « éditeurs » qui les remplacent et la culture de la rentabilité à court terme qui est la leur aujourd'hui ne pourra que difficilement être déracinée ; et il n'est pas certain que la politique de prédation développée par certaines maisons (rachat de catalogues, débauchage d'auteurs) puisse longtemps compenser les effets induits par la recherche aveugle du profit maximal. Un espace de plus en plus large se dégage donc pour l'édition indépendante ; espace il est vrai semé d'embûches, mais espace tout de même.

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Il ne s'agit cependant pas de dresser ici un tableau idéalisé de la situation actuelle ou de l'édition indépendante. Remarquons à ce propos que l'auto-désignation d'« édition indépendante » a certes une valeur descriptive, mais qu'elle a aussi pour fonction de produire une image valorisante, socialement légitimante, qui peut occulter le fait que l'édition indépendante n'est ni un isolat social ni une réalité homogène, et que les frontières qui la séparent de l'édition sous influence ne sont pas clairement définies. Il y a bien sûr d'importants bénéfices symboliques à se couler tranquillement dans la représentation de « l'éditeur-résistant », et nous avons sans doute besoin de croire en de telles « illusions encapacitantes » pour aller de l'avant ; mais ces dernières empêchent aussi de travailler à transformer significativement et efficacement les choses. L'édition indépendante gagnerait beaucoup à critiquer la représentation d'elle-même qu'elle produit spontanément. Il importe donc de mettre en question cette représentation trop flatteuse de la réalité – et, réciproquement, de critiquer l'image trop simple qui est généralement proposée de son « autre » : les grands groupes et l'édition anglo-américaine. Il n'est pas question de faire ici la leçon à qui que ce soit ou de faire acte de contrition. C'est notre volonté commune de garantir l'avenir de l'édition indépendante qui devrait nous conduire à faire la critique de la réduction des bouleversements du monde de l'édition aux phénomènes de concentration.

S'il est vrai que la formation d'un oligopole de l'édition va de pair avec une logique de maximalisation des profits à court terme au détriment d'une politique de la qualité et de la rentabilité inscrite dans le plus long terme, s'il est vrai que cette logique entraîne, afin de conjurer la prise de risque propre à toute entreprise intellectuelle un tant soit peu exigeante, la multiplication de produits (de livres) formatés, adaptés à ce que les « éditeurs » imaginent être les goûts et les attentes de la majorité des lecteurs, ce processus n'a pas (encore) réduit à néant la créativité de l'ensemble des maisons d'édition, y compris au sein de l'oligopole. La petite édition indépendante n'est heureusement pas le dernier bastion de la pensée et de l'esprit critique, dernier bastion où quelques partisans, à la manière des habitants d'un célèbre village gaulois, résisteraient encore et toujours à l'envahisseur. Affirmer le contraire serait se payer de mots et poser sur soi le regard de Narcisse. Il paraît en France chaque année nombre de livres de grande qualité, dont beaucoup ne sont pas a priori susceptibles d'éveiller l'intérêt d'un public très étendu, et tous ces livres ne sont pas, loin de là, publiés par des petits éditeurs indépendants. Du reste, nous sommes, aux États-Unis aussi, encore loin d'être arrivé à « une édition sans éditeurs » (évoquons en passant, à titre d'exemple, le prestige mérité, acquis en quelques années, par une maison d'édition comme Zone Books, dont le catalogue est, à tous points de vue, d'une qualité exceptionnelle). Auteurs et lecteurs ne sont pas tous devenus du jour au lendemain, malgré la coupe en règle à laquelle doit faire face le monde de la recherche et de l'enseignement, des imbéciles écervelés – et les éditeurs le savent bien, qui continuent, malgré tout, à proposer à leurs différents lecteurs des livres d'intérêt et de qualité très variés. À l’heure où la plupart des industries tendent à abandonner la commercialisation de masse au profit d'une mercatique personnalisée, les géants de l'édition seraient d'ailleurs bien mal avisés s'ils optaient purement et simplement pour l'uniformisation.

Le problème avec les discours qui se focalisent presque exclusivement sur les phénomènes de concentration dans l'édition, outre les relents assez déplaisants d'anti-américanisme qu'ils exhalent parfois (qui manifestent une méconnaissance de la production éditoriale et intellectuelle outre-Atlantique), est qu'ils risquent de se réduire à une dénonciation rituelle et incantatoire : ils empêchent en effet de saisir la complexité de la situation qui est la nôtre et, en conséquence, ils ne permettent pas de déterminer quels pourraient être les ressorts d'une action politique visant à la transformer. Tout ne peut être expliqué par l'invocation des phénomènes de concentration. Si ceux-ci favorisent l'uniformisation bien réelle de la production éditoriale, celle-ci n'est pas une nouveauté mais une tendance lourde et ancienne, du reste extrêmement difficile à mesurer. Quand, dans les années soixante et soixante-dix, il suffisait d'inscrire les mots « psychanalyse » et/ou « marxisme » sur la page de titre d'un livre pour s'assurer des ventes qui feraient aujourd'hui pâlir d'envie tout éditeur, les maisons d'édition ne se privaient pas, loin s'en faut, d'user et d'abuser du procédé. Les livres de qualité devaient déjà surnager dans un océan d'écrits médiocres qui ne faisaient que surfer sur telle ou telle mode intellectuelle, comme aujourd'hui la plupart des livres sur la mondialisation ou l'alter-mondialisation. Il faut recevoir avec la plus extrême prudence les discours qui décrivent notre présent comme un désert culturel et éditorial.

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Il serait sans doute plus intéressant, par exemple, de mettre en relief la façon dont les majors, loin de simplement annihiler la créativité de l’édition et des auteurs, s'attachent par divers procédés à la capter et à la conformer à leurs exigences. Elles pourront bien sûr commencer par utiliser les petites maisons indépendantes comme des viviers et des réserves de talents, viviers qu’elles prendront même soin d’entretenir, allant jusqu’à demander que l’on promeuve par divers moyens ce secteur de l’édition. Mais d’autres stratégies peuvent aussi être suivies. Les éditeurs qui accordent encore quelque importance à la publication d'ouvrages de qualité de philosophie, de sciences sociales ou d'histoire rechercheront ainsi des auteurs de talent, mais capables de se soumettre aux contraintes qu'imposent, croient-ils, l'optimisation des ventes. Créativité et uniformisation se trouveront ainsi paradoxalement liées, au détriment de la première, laquelle restera néanmoins nécessaire au processus de production éditoriale. L'éditeur pourra même se targuer de défendre une politique de démocratisation des savoirs en liant le mercantilisme qui l'anime à l'idéologie de la transparence de la signification qui pose que tout ce qui peut être dit peut être dit clairement et simplement.

Il n'est pas inutile de noter à ce propos que cette idéologie de la transparence et de la communication est souvent reprise dans les discours que tiennent quelques-uns des promoteurs de l'édition indépendante. Cet aspect de la discussion permet de faire apparaître certaines de leurs pierres d'achoppement (précisément cette reprise de l'idéologie de la transparence) ; il permet, de plus, de saisir l'un des critères implicites du jugement porté par ces mêmes discours sur la situation actuelle de l'édition, jugement qui n'est pas simplement de fait mais aussi de valeur : il disqualifie, le plus souvent implicitement, mais parfois aussi explicitement, parce qu'elle ne correspond pas à leurs options théoriques et politiques, une bonne partie de la production contemporaine, notamment les écrits qui relèvent de ce que l'on a pris coutume de désigner outre-Atlantique du nom de French theory ou de cultural studies, d'une qualité et d'un intérêt très variables il est vrai, mais pour une part d'une incontestable richesse qu'il serait particulièrement regrettable d'ignorer.

Ce point est l’occasion de proposer à la discussion une autre piste d’interprétation des transformations en cours, qui offre une perspective d’analyse plus large et plus complexe que le seul exposé de la formation de l’oligopole de l’édition. En quoi, donc, la dénonciation de l'absence de valeur ou du non-sens de cette production, au nom d'une exigence de clarté et de simplicité, est-elle fondamentalement problématique du point de vue qui est ici le nôtre ? Outre qu'elle est homogène à l'idéologie dont se soutiennent les éditeurs de l'oligopole – et qu'elle s'inscrit dans la perspective d'une police des discours qui vise à exclure du débat légitime certaines positions et argumentations, ce qui ne devrait pas aller de soi –, cette dénonciation a ceci de problématique qu'elle évacue la question du désir des lecteurs et qu’elle tend à faire de ceux-ci les objets passifs du marketing des éditeurs, tout en disqualifiant sans autre forme de procès des pans entiers de la culture dite « populaire » ou même « savante ». Posons-nous donc quelques questions. Pourquoi « désire »-t-on un livre ? Pourquoi les lecteurs présupposent-ils qu'un livre a du sens, n'est pas qu'un tissu de non-sens, et mérite d'être publié et lu ? Pourquoi un livre éveille-t-il de l'intérêt chez les lecteurs ? Pourquoi tel lecteur ne parvient-il pas à « entrer », par exemple, dans un livre de Ludwig Wittgenstein ou de Gilles Deleuze et le juge dépourvu d'intérêt et même de signification (« je n'y comprends rien », « c'est incompréhensible ») ? Pourquoi, pour prendre un autre exemple, tel autre lecteur « résiste » devant les écrits de Jürgen Habermas, grand philosophe de la communication, et juge qu'il ne s'agit que d'un galimatias dépourvu de sens ? Pourquoi ce même lecteur sera en revanche saisi par la prose d’un Lacan, par son style et son inventivité lexicale et conceptuelle ? Ne serait-ce pas que le « sens » se définit dans la rencontre du désir d'un lecteur qui le présuppose – et, pour ainsi dire, le projette – et d'un texte doué de certaines caractéristiques, dont la détermination est elle-même problématique, cette rencontre intervenant dans des contextes changeants qui contribuent à transformer le désir du lecteur et le sens du texte, nécessairement ouvert en cela à des interprétations multiples et variables (ce qui n'exclut pas une certaine « stabilité » ou « objectivité » dont il conviendrait de penser la nature, les limites et les conditions de possibilité) ? Faut-il au contraire penser qu'il est possible de définir le sens ultime d'un texte, son noyau de sens, lequel permettrait d'en déterminer la valeur objective qui ne serait ainsi pas relative et contextuelle (chacun, selon les circonstances, trouvant ou non dans le texte l'occasion de bricoler du sens et de l'utiliser comme une boîte à outils) ? Par ailleurs, puisqu’il s’agit de défendre la créativité de l’édition indépendante, l'idée que la pensée procède en déplaçant ou en bouleversant ses cadres établis, conceptuels et linguistiques, n'implique-t-elle pas qu’elle paraisse, du point de vue de ses cadres anciens, autrement dit du sens commun, comme un « non-sens » exigeant un travail d'élaboration et d'explicitation – ce qui n'exclut évidemment pas la possibilité que certains jargonnent pour en imposer ou pour masquer la pauvreté de leur discours ?

Si ces questions nous importent, c'est qu'elles permettent d'inscrire dans un cadre plus large les transformations contemporaines de l'édition et de ne pas les rabattre, en opérant une réduction économiste, sur le seul problème de la concentration et de la marchandisation du livre, et sur les logiques propres à l'économie du livre. La dénonciation répétée des transformations « néolibérales » du monde de l'édition peut bien renforcer la cohésion du groupe des éditeurs indépendants, mais elle ne permet certainement pas de prendre la mesure de la situation présente et de déployer une politique à sa hauteur. Interrogeons pour commencer les critères qui nous permettent de jauger la qualité de l'édition, notamment mais pas exclusivement de l’édition politique et de sciences sociales : un livre doit-il être avant tout et nécessairement « un outil d'émancipation au service des idées et des hommes » ? Et qui définira ce qui sert, si l'on adopte cette perspective utilitariste, l'émancipation ? Est-ce que la posture d'éditeur indépendant ou critique, notamment quand celle-ci se construit en opposition aux « grands et gros », n'engendre pas aussi ses propres aveuglements en matière de politique éditoriale ? Est-ce que le souci d'être identifié comme éditeur critique, d'être estampillé éditeur indépendant, ne conduit pas à négliger certains types de livres et à limiter inutilement notre domaine d'intervention aux livres ayant un « cachet » critique, aux livres qui seront immédiatement reconnus comme tels ? Mais, surtout, demandons-nous pourquoi le désir des lecteurs se portait autrefois sur tel ou tel type de livres qui ne suscitent aujourd'hui qu'un intérêt résiduel ; demandons-nous aussi vers quels types de livres le désir des lecteurs s'est tourné. Ces questions nous conduisent à situer nos débats dans un contexte plus vaste, contexte que non seulement les éditeurs mais plus généralement les différents secteurs de la gauche critique ont encore du mal à appréhender. Qu'en est-il du désir aujourd'hui, qu'en est-il du désir de démocratie ou même de révolution ? Pourquoi nombre de nos contemporains désirent-ils la domination et le « fascisme » ? Et, s’agissant du livre, quels sont donc les ressorts de la puissance de captation et de mobilisation du désir qu’exercent le marketing et la production de « l’édition sans éditeurs » ? Pouvons-nous nous contenter de disqualifier ce désir ? Pourquoi, le cas échéant, notre puissance d’agir est-elle si limitée et pourquoi sommes-nous, nous éditeurs indépendants, comparativement si peu « désirables » ? Autant de questions auxquelles la dénonciation rituelle et exclusive du « néo-libéralisme » ne permet pas d'apporter ne serait-ce que des éléments de réponse ; autant de questions auxquelles il faudra pourtant bien s'attacher si nous souhaitons déployer une politique démocratique radicale qui ne soit pas condamnée à l'impuissance et si nous voulons que l'édition indépendante ait une réalité et un avenir.

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Parce que l'édition constitue l'un des lieux privilégiés de l'élaboration et de la diffusion d'une culture critique et démocratique, les phénomènes de concentration et d'uniformisation que nous pouvons observer, qui tendent à réduire le livre à une marchandise dont le contenu importe peu, nécessitent assurément d'être analysés et portés à la connaissance du public. La prolifération de livres médiocres et vains, substituables les uns aux autres, et les graves problèmes de diffusion qui s'ensuivent constituent une réelle menace pour l'avenir de l'édition, et il convient de se donner les moyens d'une politique qui permette de relever ce défi. Mais la dénonciation de l'oligopole en formation dans le monde de l'édition risque de se réduire à une incantation impuissante, n'ayant aucune utilité, sinon celle d'offrir une image socialement valorisante des éditeurs indépendants, si nous n'élargissons pas et ne complexifions pas nos perspectives en situant ces transformations dans le contexte plus large des transformations de notre univers culturel et politique, notamment en assumant la question de savoir ce qu'il est advenu de notre désir de démocratie, de notre désir d'être toujours plus à penser, à lire et à agir ensemble pour que soient possibles d'autres modes d'existence individuels et collectifs.

C'est alors que l'édition pourra être véritablement une de ces vacuoles dont parle Gilles Deleuze, espace où s'interrompt le « bruit du monde » pour que puisse advenir une pensée critique portée par un désir démocratique : « On fait parfois comme si les gens ne pouvaient pas s’exprimer. Mais en fait, ils n’arrêtent pas de s’exprimer. [...] Nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. » (« Les intercesseurs », dans Pourparlers, Paris, Minuit, 1990).

Librairie indépendante : chronique d'une mort annoncée ?

Le Monde des livres : 16 février 2007



Les débats sur l'avenir du livre et la révolution numérique sont bien mal engagés. Nombre de libraires s'inquiètent de ce que certains éditeurs, mettant en péril l'existence même des librairies auxquelles ils doivent tant, se sont d'ores et déjà lancés sur la voie de « la dématérialisation du livre ». Les éditeurs incriminés protestent : le numérique ne menacerait aucunement la librairie ; le livre papier serait pour longtemps encore l'avenir du livre, et la librairie son mode de diffusion privilégié.

Le fait est, croyons-nous, que le développement du livre numérique et de la vente en ligne est inévitable, et que ses effets sur la librairie vont être considérables. Le scénario le plus catastrophique est celui de la disparition d'une grande partie des librairies indépendantes, à l'instar de ce qui s'est passé il y a déjà quelques années pour les disquaires. Les libraires ne seront pas les seules victimes. Les éditeurs dont l'activité dépendra encore de l'existence d’un dense réseau de librairies paieront eux aussi le prix fort. Ce scénario n'a rien d'invraisemblable. C'est même sans doute à l'heure actuelle le plus plausible. Son économie étant depuis longtemps fragilisée, la concurrence des « librairies » en ligne comme Amazon ou la FNAC a déjà un coût élevé pour la librairie traditionnelle, coût qui va très certainement aller augmentant. Mais une fois que la technologie du livre numérique, sous ses différentes déclinaisons (cd-rom, fichiers PDF ou Flash lisibles sur les écrans de micro-ordinateurs ou de PDA), sera suffisamment développée et diffusée, ce sont des pans essentiels de la production de livres (les manuels, les livres pratiques) qui vont dans un premier temps échapper aux librairies traditionnelles et, pour ainsi dire, réduire à néant les bases actuelles de l'économie du livre et de la librairie. Cette évolution sera de plus aggravée, pour ce qui est du livre papier, par le développement des services d'impression à la commande et par celui du papier électronique – qui associe les avantages respectifs du papier et du numérique.

Le seul frein qui subsiste encore à ce bouleversement, ce sont les intérêts des majors de l'édition, dont on sait que les profits proviennent pour une bonne part de leur activité de diffuseur et de distributeur, profits qui sont donc menacés par le livre numérique. Dès qu'Editis, Hachette, Gallimard et Flammarion-Rizzoli auront résolu cette équation et trouvé comment tirer plus de bénéfices du numérique que du papier, une grande partie de l'édition basculera en peu de temps dans l'âge du numérique. Et assurément, son sacrifice leur permettant de maintenir ou d'augmenter leurs profits, ces groupes ne verseront pas de larmes, sinon de crocodile, sur la librairie, dont ils ont déjà considérablement réduit l'indépendance par leurs pratiques commerciales.

Les perspectives des libraires ne sont donc effectivement pas réjouissantes. Et si le numérique est loin de n'être qu'une menace pour les libraires, comme l'attestent les lybers des éditions de l'Eclat (ces livres, disponibles en accès libre sur Internet, sont parmi ceux qui se vendent le mieux en librairie dans le catalogue de cet éditeur), il est dans ces conditions assez indécent de les exhorter à « positiver », comme si les difficultés qui sont déjà les leurs n'existaient pas, comme si les menaces qui pèsent sur eux n'étaient pas réelles, comme s'il suffisait pour les affronter de faire preuve d'une volonté d'adaptation aux temps nouveaux. Nous comprenons donc parfaitement la colère de Christian Thorel, Jean-Marie Sevestre et Mathieu de Montchalin (Le Monde, 15 décembre 2006), et ce d'autant plus qu'il n'y a pour les éditeurs aucune urgence à rejoindre des initiatives comme Search Inside d'Amazon (qui permet de consulter en ligne des extraits de livres). Mais que faire ? Il convient, pour préserver et même développer la librairie indépendante, d’élaborer une stratégie réaliste, à la mesure de la « puissance » du numérique et susceptible de détourner une partie de celle-ci au bénéfice des librairies. Car si l'Internet et le livre numérique ont le pouvoir de transformer radicalement le monde du livre, les habitudes de lecture, les comportements des acheteurs de livres, c'est bien qu'ils sont doués d'une certaine puissance, d'une certaine attractivité ; c'est bien qu'ils ont leurs intérêts et avantages, capables de rencontrer ou de susciter les besoins et les désirs des lecteurs. Les sites déjà développés par quelques librairies et les projets de plateformes de vente en ligne communes à plusieurs librairies indépendantes sont des premiers pas encourageants, mais ils ne constituent certainement pas une réponse à la mesure des transformations en cours. Seuls quelques-uns tireront peut-être à ce compte leur épingle du jeu. De ce point de vue, le choix de certains libraires de rejoindre le programme Amazon Marketplace, qui leur permet de vendre des livres par l'intermédiaire d'Amazon, n'est pas irréaliste – à court terme. A plus long terme, Joël Faucilhon, le fondateur de lekti-ecriture.com, a souligné récemment (Le Monde, 30 novembre 2006) combien une telle stratégie augmentait la dépendance des librairies, transformées en stocks externalisés d'Amazon. Il est de plus à peu près certain que, comme aux Etats-Unis, Amazon profitera de son hégémonie pour diminuer la part du bénéfice des ventes revenant aux libraires associés.

Deux réponses complémentaires peuvent être apportées : d'une part, la création d'outils appropriés permettant aux libraires de créer et de gérer, aisément et à moindre coût, leurs propres sites de vente en ligne ; d'autre part, la création d'une plateforme mutualisée, ouverte à tous les libraires qui souhaiteraient la rejoindre, offrant les mêmes services que les grandes libraires en ligne existantes, et plus encore. Mais ces projets nécessitent une expertise technologique et des investissements initiaux non négligeables. La communauté des promoteurs du logiciel libre aurait ici à jouer un rôle essentiel. Les libraires pourraient peut-être aussi trouver en Google un soutien inattendu. Enfin, la politique d’aide à la librairie de l'Etat, fondée sur une économie du livre vouée à disparaître, devrait être radicalement réorientée pour tenir compte du défi que représente le numérique. Les deniers publics seraient en effet sans doute mieux employés à soutenir les initiatives visant à aider les libraires à entrer dans l'âge du numérique qu'à maintenir l'illusion qu'il est possible, avec un petit coup de pouce, de continuer comme si de rien n'était. La Poste, en tant qu'intermédiaire principal du commerce en ligne, aurait aussi son rôle à jouer, en proposant aux libraires des tarifs raisonnables, sinon avantageux. C'est à ces conditions que l'inscription du livre dans la ville et que le rôle fondamental de passeurs et de promoteurs d'une édition indépendante et exigeante que tiennent les meilleurs des libraires pourront être préservés.

Les libraires vont devoir redéfinir et réinventer leur métier. Les accompagner sur cette voie, c'est nous aider nous-mêmes, nous éditeurs qui ne considérons pas que le livre est une marchandise comme les autres. C'est aussi aider l'ensemble de la société, qui pâtirait grandement d'une réduction de la diversité des supports et des réseaux de diffusion et de circulation de la pensée et des idées.

Une élection présidentielle sans éditeurs et sans lecteurs ?

L'Humanité : 30 novembre 2006 (version originale)



La campagne des élections présidentielles de 2007 est aujourd'hui clairement engagée. Il est très improbable qu'éditeurs et libraires, du moins les plus gros d'entre eux, soient, en tant que tels, partie prenante des débats dont elle sera l'occasion, sinon comme promoteurs et diffuseurs d'une avalanche de livres rédigés par les différents candidats ou à leur propos. Dans la mesure où le monde de l'édition et de la librairie indépendantes traverse aujourd'hui d'importantes difficultés, notamment en raison de la constitution d'un « oligopole en réseau de l'édition » (Janine et Greg Brémond, L'Édition sous influence, Paris, Liris, 2002) et d'une « édition sans éditeurs » (André Schiffrin, L'Édition sans éditeurs, Paris, La Fabrique, 1999), il serait pourtant heureux que tous les acteurs de la chaîne du livre s'invitent dans ces débats pour faire entendre leur voix. Il en va du maintien, de la production et de la diffusion d'une culture publique critique nécessaire au débat démocratique, dont éditeurs et libraires, en particulier ceux qui travaillent en « indépendants », sont des vecteurs essentiels.

Éditeurs et libraires pourraient mettre en avant des objectifs et des revendications comme celles-ci, inspirés des propositions formulées par les auteurs précédemment cités et par l'association l'autre LIVRE: limitation stricte, par la loi, de la concentration, portant non seulement sur le contrôle des marchés de l’édition, mais aussi sur la diffusion et la distribution ; renforcement des dispositifs législatifs de limitation de la concentration dans les médias ; création d’un statut de maison d’édition à but non lucratif ou à bénéfices limités ; redéfinition de l’aide publique, aujourd’hui particulièrement favorable aux majors de l’édition ; financement public de fondations destinées à favoriser la création de médias indépendants et à garantir l’indépendance de certaines entreprises d’édition et de diffusion, et de certains médias ; soumission des ouvrages tombés dans le domaine public à un « droit d’auteur » de 1à 3 % destiné à alimenter un fonds d’aide aux éditeurs et aux libraires indépendants ; allègement des charges fiscales des librairies indépendantes et mise en place de dispositifs permettant de préserver ces librairies des pressions exercées par les grands diffuseurs ; création par la poste d’un tarif préférentiel pour les éditeurs et les libraires... Ces derniers pourraient en outre proposer d’assurer la mise en place d’une véritable politique du livre et de la lecture dans l’enseignement secondaire et universitaire, politique qui s’opposerait à l’utilisation du manuel comme support quasi exclusif de l’enseignement de disciplines comme l'histoire.

Parce que les indépendants, quand ils interviennent dans le débat public, se focalisent le plus souvent sur les processus de monopolisation à l'oeuvre dans l'édition et négligent à tort d'autres phénomènes tout aussi déterminants pour l'avenir du livre et de la pensée critique, nous n'insisterons ici que sur la proposition relative à la place et aux usages du livre dans l’enseignement secondaire et universitaire. Ces derniers déterminent en effet en grande partie le rapport aux savoirs et les désirs et les pratiques de lecture ultérieures des élèves et des étudiants. Or, les manuels scolaires utilisés – nous nous en tiendrons ici à l’exemple des manuels d’histoire du secondaire – fonctionnent de plus en plus, nous semble-t-il, comme des « non-livres », autrement dit comme des livres qui occultent, et pour cause, leurs sources bibliographiques et le travail de la pensée qui les a précédés, en particulier la dimension conjecturale et polémique de celui-ci, et qui ne suscitent pas chez leurs utilisateurs (plutôt que leurs lecteurs) le désir de circuler de livre en livre, mais qui ont pour effet au contraire de dispenser de toute lecture. Leur contenu est ainsi coupé du travail vivant des historiens, notamment dans ses aspects les plus critiques (il ignore par exemple les travaux qui lient les histoires de l’État national/social, de la nationalisation de la société, de la colonisation, de l’immigration, du monde ouvrier, de la sexualité, etc.). Cette évacuation se fait au profit d’une histoire à haute teneur idéologique, écrite du point de vue d’un État dont la fonction semble être de dompter les « masses », histoire qui vise à célébrer la « démocratie libérale », laquelle, après avoir triomphé de ses maladies infantiles, le communisme et le fascisme, et après avoir surmonté l’accident historique que serait son engagement colonial – comme si cette histoire lui était extérieure et ne l’avait pas façonnée de part en part – serait aujourd’hui confrontée au péril de la montée d’un islam radicalisé. De tels manuels ne peuvent que jouer le rôle d’éteignoir intellectuel pour les élèves.

L’usage de ces manuels, en raison de leur forme et de la pauvreté de leur contenu, risque de détourner leurs utilisateurs de la lecture d’essais et de les empêcher de développer une pratique active de la lecture, autrement dit d’en faire des non-lecteurs. Une politique démocratique des savoirs, soucieuse de la diffusion de la pensée critique et de l’avenir du livre, devrait donc considérer comme l’une de ses priorités de transformer le contenu et l’usage de ces manuels et d’intégrer à l’enseignement un apprentissage et une pratique de la lecture d’ouvrages dans lesquels s’expose l’histoire en train de s’écrire, l’histoire vivante.

Il y aurait bien entendu beaucoup d'autres choses à dire sur les voies possibles d’une réforme de l’Enseignement et de la sortie de ses impasses actuelles. Le système de notation, c’est-à-dire de classification, de hiérarchisation et, en dernière analyse, de sélection des élèves, qui vient produire, reproduire et légitimer (naturaliser) les inégalités en prétendant sanctionner les « talents » relatifs des élèves, autrement dit leurs aptitudes ou leurs inaptitudes supposées – les analyses de Pierre Bourdieu sur ce point conservent toute leur force, leur pertinence et leur valeur critique –, devrait aussi être l’une des premières cibles d’une politique démocratique des savoirs et du livre qui se donnerait pour objectif de maximiser la puissance de penser et d’agir des élèves et de favoriser la production et la diffusion d’une pensée critique publique.

Ces questions ne concernent certes pas seulement les éditeurs, les libraires ou même les enseignants : c’est tout un chacun, c’est-à-dire l’ensemble de la société, qui doit travailler à la critique et à la transformation des institutions qui, comme l'École, gouvernent nos vies et conditionnent la production et la diffusion des savoirs, enjeu essentiel s’il en est des luttes et des débats actuels ; mais éditeurs et libraires indépendants devraient être parmi les fers de lance de ces débats. Et ce d'autant plus que les candidats des deux partis électoralement les plus importants ont fait à propos de la réforme de l'École des déclarations des plus inquiétantes, déclarations qui font écho à celles, aussi tonitruantes qu'imbéciles et démagogiques, d'un ministre qui naguère appela à « dégraisser le mammouth » de l'Éducation nationale. Pour l'avenir du livre et de la pensée critique, il conviendrait que les acteurs de l'édition indépendante et leurs amis s'unissent et s'opposent à ceux qui voudraient entraîner le monde de l'édition et l’École dans une logique de marchandisation, logique qui oriente toujours plus l’École vers une mission de discipline et de police idéologiques et sociales qui s’accommode fort bien de l’évidement des programmes et des manuels scolaires de toute pensée et de toute dimension critique.

La querelle du foulard islamique


En collaboration avec Charlotte Nordmann.

in Charlotte Nordmann (dir.), Le Foulard islamique en questions, Editions Amsterdam, Paris, 2004.

« Mais je sais, tu te demandes si je suis musulman pratiquement comme
mon père, si je fais la prière, le ramadan, les ceintures d'explosifs,
les tournantes dans les mosquées-caves sur des mineures excisées par
des imams sans papiers qui les attachent au minaret avec un foulard
islamique malgré Sarkozy. Désolé c'est non. »
Y. B., Allah superstar, Paris, Grasset, 2003, p. 16.
« 'Nous sommes les universalistes', pourrait-on dire, parce que nous
ne prenons pas la norme majoritaire pour l'universel. »
Philippe Mangeot, « Le communautarisme », Dictionnaire de
l'homophobie, Louis-Georges Tin (dir.), Paris, PUF, 2003.2


Malgré l'âpreté de la polémique, malgré la virulence des partisans de la prohibition du foulard islamique à l'école, malgré aussi la violence symbolique extrême dont les jeunes femmes au foulard et leurs coreligionnaires ont été l'objet, la « querelle du hijab », dont la relance a été remarquablement orchestrée par le gouvernement au lendemain de grèves qui virent des dizaines de milliers d'enseignants défiler dans les rues, a sans doute aussi été, à certains égards, une bonne chose. Cette querelle a d'abord été un heureux évènement par les rencontres improbables qu'elle a occasionnées et les amitiés qu'elle a suscitées. C'est sans doute le propre de toute lutte authentiquement politique, de toute lutte pour l'égalité, pour l'extension des droits de tous et de toutes, que d'interrompre la mécanique trop bien huilée de la reproduction, qui assigne à chacun sa place et définit les cadres de la circulation au sein de l'espace social. Quels collectifs improbables, en effet, que le « Collectif Une école pour tous et toutes, contre les lois d'exclusion » ou que le « Collectif féministe pour l'égalité » ! Fers de lance de l'opposition au projet de loi préparé par le gouvernement de monsieur Raffarin, ils réunissent des personnes qui bien souvent ne s'étaient jamais côtoyées, et dont on peut raisonnablement penser qu'elles ne se seraient jamais rencontrées sans leur opposition commune, au nom d'une même exigence démocratique, aux menées des ultras de la laïcité. Que ces derniers soient ici remerciés pour avoir activement travaillé à l'établissement de tels liens, porteurs d'avenir.

Cette querelle a été bénéfique, aussi, parce qu'elle a assurément renforcé l'« humeur » démocratique radicale qui, heureusement, anime nombre des habitants de ce pays, par ailleurs las de la déliquescence et de la corruption des institutions politiques. Cette sensibilité diffuse, dont l'un des actes de naissance ou de renaissance officiels fut sans doute le mouvement des sans-papiers et des sans-papières, peut être qualifiée de « démocritique », parce qu'elle est à la fois animée par le souci de maximiser les possibilités concrètes, ici et maintenant, d'une égale liberté de tous et toutes, par la volonté d'assurer un contrôle collectif sur les institutions qui gouvernent nos vies, et par un regard critique porté sur la démocratie historique, sur la démocratie réelle, instituée. Cette culture démocratique nouvelle, anti-autoritaire, à distance de l'état, qui reconnait l'ambigüité foncière de l'état, à la fois instrument et produit des luttes pour l'émancipation, et instrument et vecteur de la domination et de nouvelles formes de contrôle et d'assujettissement, n'a pas peu gagné dans sa confrontation avec ce qui tenait lieu d'arguments aux partisans de l'exclusion : elle a notamment acquis une perception beaucoup plus fine de l'ambivalence de l'universalisme déclaré des institutions.

Au vrai, ce débat traverse en profondeur la société française depuis quelque temps déjà. Toute remise en question de l'universalisme affiché de l'état national/social, (post)colonial et hétérosexiste, entraine systématiquement l'accusation de communautarisme. Ainsi, hier, les partisans du droit au mariage des homosexuel-le-s se sont vu accuser de réclamer des droits spéciaux, de porter atteinte aux fondements de la société, et de préparer son éclatement en différentes communautés fermées les unes aux autres. Les mêmes arguments sont aujourd'hui utilisés à l'encontre de ceux qui refusent que les jeunes femmes coiffées d'un foulard soient exclues des établissements d'enseignement publics. Ce ne sont pourtant pas des droits spéciaux
que réclamaient les homosexuels et leurs amis ou que réclament aujourd'hui les détracteurs de la loi Ferry : les uns comme les autres ne demandent précisément rien d'autre que l'égalité des droits. Nul relativisme culturel, nul différentialisme ici, mais la dénonciation rigoureuse d'un tort et l'expression d'un désir d'égalité. Il ne s'agit pas pour nous d'affirmer que l'universalisme proclamé de l'état et de ses institutions n'est qu'un voile jeté sur des rapports de domination ; il est difficilement contestable que cet universalisme abstrait a des effets émancipateurs réels ; reste qu'il est aussi le support de formes de normalisation qu'il n'est pas illégitime de mettre en question. En l'espèce, si communautarisme il y a, ne serait-il pas plutôt à chercher du côté de l'état ? Il est vrai que le caractère majoritaire de ce communautarisme lui permet de s'ignorer comme tel et de se prévaloir d'une dimension universelle.

Enfin, un autre élément positif, selon nous, des polémiques actuelles
est que les langues se sont déliées, que des pensées autrefois refoulées ont pu s'exprimer. Nous sommes de ceux qui pensent que la censure, morale ou légale, est le pire des instruments de lutte contre les opinions criminelles. Ainsi nous estimons que le «coming out» raciste et islamophobe auquel ont donné lieu les débats récents est plus sain que le racisme euphémisé de l'ensemble de la classe politique et les jérémiades sur la supposée «lepénisation des esprits"3. Le fond de l'affaire est que les champs politique et médiatique n'ont pas attendu Le Pen pour être « lepénisés », comme l'ont démontré les travaux de Simone Bonnafous ou de Maxim Silverman4, et comme le savent tous ceux qui n'ont pas la mémoire courte. Le fait est que Le Pen a cristallisé sur son nom et sa personne une opinion largement répandue dans la classe politique et une partie de la population, notamment à « gauche », avant même son émergence dans l'espace public. Si le thème de la « lepénisation des esprits » a eu un tel succès, c'est qu'il permettait aux (ir)responsables politiques et aux classes moyennes supérieures de se dédouaner à bon compte en projetant sur l'épouvantail Le Pen et l'électorat populaire leur propre racisme, et de perpétuer ou de consentir à des politiques discriminatoires en prétendant lutter contre le Front national. Le dernier chapitre de cette histoire vient de se dérouler sous nos yeux.

La clé du consensus politique constitué autour du projet de loi d'exclusion des filles au foulard se trouve d'ailleurs là : des partis ébranlés par le « choc » (pourtant bien prévisible) du 21 avril 2002, qui vit Jean-Marie Le Pen se propulser à la seconde place lors des élections présidentielles, cherchent à se reconstituer une légitimité populaire en donnant des gages à l'électorat lepéniste, sans avoir à revenir sur les politiques, anti-populaires, de privatisation, de
démantèlement progressif du droit du travail et du service public, qu'ils promeuvent activement, au nom de la « modernisation », depuis maintenant près de trois décennies. On joue la carte de l'état national pour regagner un semblant de légitimité au moment où l'on s'attaque à l'état social. C'est là l'unique réponse à la montée irrésistible du Front national que les partis de droite et de gauche, et singulièrement le Parti socialiste, ont imaginée depuis 1983, avec le succès que l'on sait. Ne manquent plus au tableau que des enseignants trop heureux de trouver une compensation imaginaire à leur perte d'autorité ; des féministes égarées sur les fausses routes de l'islamophobie5 ; quelques « éradicateurs » algériens incapables de distinguer les lieux et les temps ; et, pour finir, des partisans d'Ariel Sharon et de la politique coloniale israélienne, qui souhaitent acclimater en France la théorie du «choc des civilisations», et assimiler le combat que la France aurait à mener contre «l'intégrisme» à celui du gouvernement israélien contre les diverses formes de la résistance palestinienne.

Il est vrai, les choses sont un peu plus compliquées que cela. C'est au nom de la loi, au nom de la laïcité et au nom de l'égalité dessexes, nous a-t-on successivement dit, que les jeunes filles au foulard devaient être exclues. Que les lois alors en vigueur ne permissent aucunement d'exclure les porteuses de foulard, que la laïcité, telle qu'elle a historiquement été définie en droit et en pratique, n'ait jamais impliqué la neutralité des élèves, mais seulement celle des locaux et des enseignants, n'a pas arrêté les zélateurs du camp « prohibitionniste » ; ils n'en étaient pas à une contrevérité près. Ainsi avons-nous pu assister au spectacle effarant de fonctionnaires de l'état excluant des lycéennes, en toute illégalité, au nom d'une loi à venir : étrange leçon de civisme pour les jeunes générations. Quel paradoxe aussi que cette demande de loi émanant de personnes qui, alors que bien souvent elles occupent des postes « à responsabilité » (proviseurs, enseignants), demandent à être déchargées de toute responsabilité, de ne plus avoir à traiter les situations particulières dans lesquelles elles se trouvent investies, comme si elles attendaient de la loi non pas qu'elle définisse un cadre général (ce qui était déjà le cas, contrairement à ce qui a été répété à maintes reprises), mais qu'elle « assume » pour elles le traitement des situations singulières auxquelles elles sont confrontées, autrement dit qu'elle abolisse l'espace qui la sépare de la jurisprudence, du droit et, plus généralement, de la pratique.

C'est parce qu'ils étaient confrontés à ces contradictions que les avocats de l'exclusion ont soudain découvert l'égalité des sexes. Il fallait maintenant exclure non pas au nom de la laïcité, mais au nom de l'égalité des hommes et des femmes. Manifestement, dans un premier temps, personne ne se rendit compte de l'absurdité qu'il y a à vouloir exclure des jeunes filles parce qu'elles sont prétendument victimes d'une discrimination ; personne parmi les féministes patentées qui, comme Anne Zelensky6, joignirent leurs voix à celles de Pierre-André Taguieff, d'Alain Finkielkraut et de leurs amis, ne réalisa que l'on substituait ainsi à la logique d'extension des droits et des possibles qui a historiquement, pour de bonnes raisons, été celle des féministes, une logique de répression visant exclusivement des femmes. Quand remarque leur en fut faite, l'imparable argument tomba : les jeunes femmes au hijab devaient être exclues pour protéger d'autres jeunes femmes, soumises à des pressions pour porter le voile, pressions auxquelles elles ne pouvaient être soustraites que par l'application rigoureuse des « principes de la laïcité ». La boucle était bouclée. Il restait cependant à prouver que de telles pressions existaient bien et qu'elles étaient suffisamment répandues pour justifier le sacrifice de quelques femmes de mauvaise foi sur l'autel de l'émancipation féminine. Bien sûr, il se trouva quelques docteurs autoproclamés en islamologie et en banlieuelogie pour attester de la chose, et diagnostiquer au passage un sexisme congénital et incurable de l'islam. Que l'on batte sa femme avec une fréquence et un entrain égaux dans les beaux quartiers, chez les bourgeois (qu'ils votent pour
le Parti socialiste, l'UMP ou le Front national), et dans les «bas-fonds» où vivent les nouvelles «classes dangereuses», comme l'a encore montré une étude récente7, aurait peut-être pu amener à se demander si, avec ces « affaires du foulard islamique », il ne s'agissait pas, par hasard, de faire diversion et de mieux faire l'impasse sur le sexisme et les discriminations à l'œuvre dans l'ensemble de la société française.

Pour les partisans de l'interdiction du foulard à l'école, les jeux étaient assurément joués d'avance, comme en témoigne la mascarade de la commission Stasi8. Comment aurait-il pu en être autrement alors qu'ils avaient d'emblée disqualifié la parole des femmes concernées, parce que nécessairement, selon eux, aliénées ? alors qu'ils refusaient de prendre en compte non seulement la multiplicité de sens que revêt le port du foulard islamique dans le contexte français, mais, plus profondément, le fait qu'il n'est pas même possible de lui assigner un sens premier, ultime, irréductible, celui d'un symbole sexiste ? Comme tout symbole, le foulard est susceptible de réinterprétations radicales, de détournements ; et si les femmes qui portent volontairement le hijab ne sont pas tout à fait maitresses du sens de ce vêtement, qui est l'objet d'un travail collectif et polémique d'interprétation et de resignification (les débats actuels, notamment, contribuent à en modifier le sens), il n'en reste pas moins que le foulard, comme toute réalité sociale, change de signification avec les lieux, les personnes, les époques.

Pourquoi ce déni de la complexité et de l'ambivalence de la réalité sociale ? Pourquoi aussi cet excès, ce surcroit de violence, qui caractérise la très grande majorité des déclarations publiques des opposants au foulard, lesquels, à de très rares exceptions près, ont employé sans vergogne des arguments ad personam, voire des insultes, des calomnies et des menaces, et n'ont pas hésité à travestir la réalité et à utiliser les procédés les plus douteux pour écraser leurs contradicteurs qui, sans doute impressionnés par cette démonstration de force, restèrent souvent très réservés et timorés, paralysés peut-être par l'accusation d'« angélisme » ou d'«islamogauchisme» ? Qu'est-ce qui dans le foulard islamique est si insupportable ? Pourquoi, enfin, ces débats aujourd'hui ?

Ce n'est pas le fait qu'il voile partiellement le visage, c'est bien plutôt la visibilité du foulard, son caractère « ostensible », qui suscite l'ire des défenseurs d'une loi d'exclusion. Beaucoup n'ont
sans doute pas encore assimilé et accepté le fait qu'il existe un islam français, que des habitants de plein droit de ce pays sont des musulmans, dont les mœurs et les coutumes diffèrent en partie (si peu!) de leurs concitoyens. Le hijab est pour la plupart de ses détracteurs le symbole de cet islam qu'ils persistent à considérer comme étranger, et dont ils entretiennent des représentations largement fantasmatiques. C'est en tant que symbole d'intégration que le hijab leur est insupportable. L'un des multiples sens du foulard, mais non le moindre, est sans doute : « Nous sommes ici, nous sommes d'ici, ne vous en déplaise. »

Plus généralement, la loi d'interdiction du foulard islamique à l'école s'inscrit dans le cadre d'une politique d'invisibilisation, qui vise en particulier les « immigrés » et les femmes, et non dans celui d'une politique de suppression des discriminations. Pour ce qui est des femmes, la parité devait, en principe (mais en principe seulement : comme il était prévisible, en pratique, des dispositions furent prises pour que rien ne change, ou si peu), non pas permettre la lutte contre les discriminations diverses que subissent les femmes, mais supprimer l'effet le plus visible de ces discriminations : l'absence presque totale de femmes (en l'occurrence de bourgeoises) de la représentation nationale ; pareillement, monsieur Sarkozy s'en est pris aux prostitué‑e‑s : qualifié-e‑s, comme les jeunes femmes qui portent le hijab, de victimes, mais prié-e-s, comme elles encore, de disparaitre de l'espace public, sans que l'on daigne se soucier des conséquences de cette éviction. Putes ou soumises, circulez ! Cachez ces discriminations que je ne saurais voir !

Il faudra bien pourtant un jour que la France regarde en face les discriminations qui la rongent, et qui constituent la toile de fond desdites « affaires du foulard », sans quoi il est impossible de les comprendre. Il faudra bien que la société française accepte de considérer son passé/présent colonial, qu'elle cesse d'exiger des populations issues de l'immigration (post)coloniale qu'elles fassent allégeance à l'état, qu'elles se comportent comme des « créatures » de l'état ; il faudra bien qu'elle cesse de reprocher à ces populations leur manque d'« intégration », alors que ce sont les lois et les institutions, ainsi que les pratiques et les discours qui les accompagnent, qui, dans les faits, produisent et reproduisent leur «extranéisation». Il faudra bien aussi que tout soit mis en œuvre pour mettre un terme aux discriminations et aux violences dont, en tous points de l'espace social, les femmes sont l'objet. Disons-le nettement : ce n'était pas là, de toute évidence, la préoccupation des contempteurs du hijab.



1 Charlotte Nordmann est agrégée de philosophie ; elle a collaboré à l'ouvrage Le 17 octobre 1961, Un crime d'état à Paris (Paris, La Dispute, 2001). Jérôme Vidal est traducteur et éditeur ; il est membre de l'association Femmes publiques et a collaboré au collectif « Une école pour tous et toutes, contre les lois d'exclusion ». Il a publié, en Le 17 octobre 1961, Un crime d'état à Paris, ainsicollaboration, que « Anatomie d'un pamphlet prohibitionniste », une recension de Bas
les voiles ! de Chahdortt Djavann, disponible sur le site du collectif Les mots sont importants (www.lmsi.net).
2 Les citations placées en exergue de cet avant-propos ne suggèrent aucunement que leurs auteurs partagent tout ou partie des thèses ici développées. De la même façon, cet avant-propos n'engage que ses auteurs et nullement les autres contributeurs de ce volume.
3 L'expression « lepénisation des esprits » a été forgée par Pierre-André Taguieff et popularisée par Robert Badinter, avant d'être reprise par Le manifeste contre le Front national de Jean-Christophe Cambadélis, association qui visait à rallier autour du Parti socialiste l'opposition au Front national.
4 Simone Bonnafous, L'Immigration prise aux mots, Kimé, Paris, 1991 ; Maxim Silverman, Deconstructing the Nation. Immigration, Racism and Citizenship in Modern France, Routledge, London, 1992.
5 Contrairement à ce qu'affirment Caroline Fourest et Fiammetta Venner, avec un aplomb qui n'a d'égal que leur remarquable manque de rigueur sur ce point, le terme « islamophobie » est attesté en français depuis les années 1920. Sa fortune récente n'est pas due aux mollahs iraniens ou aux islamistes britanniques, mais plus probablement à la publication, en 1997, par le très respectable Runnymede Trust, d'un rapport intitulé Islamophobia, A Challenge For Us All.
6 L'article signé par Anne Vigerie et Anne Zelensky, intitulé «'Laïcardes', puisque féministes» (Le Monde du 29 mai 2003), développe ,une rhétorique très similaire à celle à laquelle Pierre-André Taquieff et Alain Finkielkraut nous ont habitués. Lire à ce sujet « Un féminisme à visage inhumain », la réponse du collectif Les mots sont importants (cet article peut être consulté en ligne : www.lmsi.net).
7 Maryse Jaspard et l'équipe ENVEFF, Les violences envers les femmes en France : une enquête nationale, Paris, La documentation française, coll. « Droits des femmes », 2003.
8 Il est remarquable que les « sages » de la commission Stasi n'aient pas jugé bon d'auditionner 1) des professeurs qui enseignent, sans que cela pose le moindre problème, à des jeunes filles qui portent le hijab ; 2) des camarades non voilées de ces jeunes filles, qui le plus souvent les côtoient sans difficulté ; 3) des jeunes filles exclues d'un établissement public parce qu'elles ,portaient le foulard islamique.